Bill Gates, son argent e(s)t son temps

[Ce billet a été initialement publié sur Medium, une expérience peu concluante et finalement abandonnée]

En septembre, Netflix a sorti une mini-série intitulée, Inside Bill’s Brain consacrée à Bill Gates. Force est de reconnaître que ce laudatif documentaire s’attarde davantage sur les activités de la Fondation Bill et Melinda Gates que sur celles de l’encéphale du fondateur de Microsoft. Toutefois, il est une phrase, prononcée par Loren Jiloty, à propos de la ponctualité du fondateur de Microsoft, qui fait étrangement écho aux problématiques de nos sociétés occidentales :

He is on time to the minute, every single meeting without fail. Time is the one commodity that he can’t buy more of. It’s a limited resource. It’s finite. He’s got the same 24 hours in a day that the rest of us have.

[“Il est à l’heure à la minute près, à chaque réunion sans faillir. Le temps est la seule denrée qu’il ne peut pas s’acheter. C’est une ressource limitée, finie. Il a les mêmes 24h par jour que le reste d’entre nous.”]

Finalement, nous dit la directrice de Gates Venture, il est un point commun qui unit les riches et les pauvres : leur rapport au temps.

On peut tout d’abord aisément contredire cette assertion en rappelant que même en France — où la couverture sociale est bien meilleure qu’aux États-Unis — les différences culturelles, comportementales, environnementales et d’accès aux soins entraînent un écart moyen de 13 ans entre l’espérance de vie des hommes les plus riches et des hommes les plus pauvres (Insee). Il est également assez facile de remarquer que les 24h d’un chef d’entreprise ne sont pas les mêmes 24h qu’un ouvrier du bâtiment.

Néanmoins, cette remarque me semble dire quelque chose de notre époque (ou du moins me permet-elle d’introduire mon sujet) : la maîtrise du temps est devenu d’autant plus un luxe que le temps des machines s’est imposé à nous.

Temps des machines, temps de l’humain

Je m’explique : en créant des entités techniques autonomes telles que les ordinateurs (et en les reliant entre eux à travers le monde), en les pensant comme des esclaves mécaniques capables de s’affranchir des limites physiques de l’être humain pour produire toujours plus, nous avons modifié notre façon d’être-au-monde. En d’autres termes, en rendant notre rapport à la réalité tributaire d’une interface-intermédiaire nous avons transformé notre disposition à l’existence et, ce faisant, nous avons altéré “la condition de possibilité du sens de l’être” pour paraphraser Sylvaine Gourdain.

La temporalité productiviste continue que nous avons cherché à atteindre via l’informatique et la mise en réseau s’est, in fine, imposée à nous. Il n’y a plus de temporalité au sens ricoeurien “[d]’unité articulée de l’avenir, de l’avoir-été et du présenter”, il n’y a plus qu’un présent constant, celui du calcul. Nous avons abandonné notre capacité d’anticipation à celle, plus performante, des machines et tâchons de retrouver le “temps passé” dans la recréation nostalgique.

(Re)prendre le temps de le perdre

Dans la saison 1 de la série Mr Robot, le héros, Elliot Alderson rencontre brièvement avec le personnage de Whiterose, une hackeuse qui dirige un redoutable groupe de black hats chinois : la Dark army. Obsédée par le temps qui s’écoule, Whiterose conclut les quelques minutes (chacune étant symbolisée par une bip de sa montre) de cette conversation par cette phrase : “You hack people, I hack time”. Or, ce n’est pas elle qui hack le temps, c’est bien le temps qui la hack en ce qu’il lui rappelle, avec la régularité du métronome, sa trop humaine mortalité.

S’il ne nous appartient pas de nous rendre maitre du Temps, nous pouvons néanmoins choisir de nous rendre maitre de notre temps et ce même si cette maîtrise apparait limitée par nos rapports aux autres et au sein de la société. Il s’agit en réalité moins de posséder, de dominer, que d’harmoniser et de réguler notre rapport à un rythme imposé. En effet, celui qui se rend — dans la limite des principes que nous venons d’énoncer —capable de dompter son temps, est également en capacité de saisir les potentialités et de triompher des contingences non parce qu’il est capable de les anticiper (nous avons perdu cette capacité au profit de nos outils numériques) mais parce qu’il a dégagé l’espace temporel suffisant pour (ré)agir.

En définitive, ce qu’il nous reste à (ré)apprendre c’est à “perdre” son temps, à ne pas chercher à rentabiliser chaque instant de nos brèves existences. Laissons-nous surprendre, rêver, paresser. Laisser couler les grains d’un sablier brisé entre ses doigts ouverts, c’est s’affranchir d’un temps-allégorie : celui d’un marché qui ne dort jamais.